Santé mentale : « l'IA peut devenir un sas d'enfermement »

Service d'information du Gouvernement — Licence Ouverte / Etalab 2.0. Publication d'origine, 17 juillet 2026.
L'essentiel
- En 2025, 48 % des Français avaient utilisé une IA générative, contre seulement 20 % en 2020.
Phrases relevées telles quelles dans le texte officiel reproduit ci-dessous (Service d'information du Gouvernement, Licence Ouverte / Etalab 2.0).
Texte officiel intégral
Ci-dessous, le corps complet de la publication de Service d'information du Gouvernement, reproduit sans modification. La Licence Ouverte / Etalab 2.0 en autorise expressément la reproduction, à la seule condition d'en mentionner la paternité.
DÉCODAGE. Le Pr Amine Benyamina, addictologue et co-président de la commission gouvernementale sur l'IA, alerte sur les risques de dépendance et d'isolement liés à ces outils et donne des conseils pour mieux les utiliser.
Ce qu’il faut retenir
- L'IA générative présente des risques de dépendance cognitive et affective en raison de son adaptation précise aux utilisateurs.
- Elle peut altérer le rapport à la réalité, externaliser les tâches cognitives et conduire à l'isolement.
- Les utilisateurs peuvent développer une illusion de dialogue empathique avec l'IA, l'anthropomorphisant et la traitant comme un confident ou un thérapeute.
- Il est essentiel de développer un esprit critique pour utiliser l'IA de manière responsable et maintenir un lien solide avec la réalité extérieure.
Amine Benyamina
Addictologue et coprésident de la commission gouvernementale sur l'IA
Vous coprésidez la commission gouvernementale sur les risques de l'IA générative. Quel est le premier constat qui vous a le plus alerté en tant qu'addictologue ?
L'IA est un phénomène vraiment particulier. Son adoption a été extrêmement rapide, avec une pénétration profonde dans l'ensemble de la société. Pour beaucoup, c'est désormais un outil du quotidien. En 2025, 48 % des Français avaient utilisé une IA générative, contre seulement 20 % en 2020.
C'est une progression fulgurante, qui touche tous les publics, tous les âges, toutes les catégories sociales. En tant qu'addictologue, c'est cette vitesse d'adoption, combinée à l'intensité de l'usage, qui m'a d'emblée alerté.
Peut-on réellement devenir dépendant à une IA conversationnelle ?
Oui, c'est tout à fait possible, et les conséquences d'une telle dépendance sont inquiétantes. Il ne s'agit pas forcément d'une dépendance au sens classique du terme, comme on l'entend avec l'alcool ou les drogues. On observe davantage une dépendance cognitive, avec une perte progressive d'autonomie dans la pensée et dans la prise de décision, ainsi que, dans certains cas, une dépendance affective. Il est encore trop tôt pour l'affirmer avec certitude, mais nous avons déjà des signaux préoccupants.
Ce qui rend cet outil particulièrement à risque, c'est sa capacité à s'adapter de manière extrêmement précise, extrêmement intime, à la personne qui l'interroge.
Plus l'IA se personnalise, plus elle peut nous enfermer dans nos propres représentations et entraîner des risques psychosociaux importants.
Ce qui distingue fondamentalement l'IA conversationnelle des autres usages numériques, c'est sa capacité à flatter l'utilisateur de façon très personnalisée. L'IA valide les opinions de la personne, renforce ses croyances, s'adapte à son style de raisonnement. Elle crée une sorte de miroir bienveillant et complice, ce que les réseaux sociaux ne font qu'imparfaitement via des algorithmes de recommandation.
Les risques identifiés sont de plusieurs ordres : une altération progressive du rapport à la réalité, une externalisation des tâches cognitives, et une dépendance qui peut conduire à l'isolement. Là où les autres phénomènes numériques agissent de manière plus diffuse, l'IA agit de manière ciblée, au plus près de l'identité de chaque utilisateur.
Vous évoquez « l'illusion d'un dialogue empathique » : comment cela se traduit-il dans les comportements de vos patients ?
Ce que nous appelons « l'illusion d'un dialogue empathique » renvoie au phénomène d'anthropomorphisation de l'IA. Concrètement, les personnes en viennent à oublier qu'elles interagissent avec une machine, et commencent à traiter cet outil comme un être humain, un confident, parfois même un thérapeute. C'est l'un des nouveaux risques sur lesquels notre commission s'apprête à formuler des recommandations en septembre.
Certaines personnes confient à une IA des choses qu'elles ne disent pas à leur médecin ou à leurs proches. Est-ce un danger ou une opportunité pour la santé mentale ?
Sur la question danger ou opportunité : la réponse est « les deux, selon les profils ». Pour certaines personnes qui n'ont jamais franchi la porte d'un cabinet médical ou d'un service de soins en santé mentale, l'IA peut représenter une porte d'entrée utile. Elle leur permet de se poser des questions, d'obtenir des premiers éléments de réponse, et, dans le meilleur des cas, de se diriger ensuite vers des professionnels. Mais pour d'autres, elle peut devenir un sas d'enfermement, un système qui se referme sur lui-même et qui, paradoxalement, éloigne encore davantage du soin.
Parlons santé mentale !
« Parlons santé mentale ! ». Plus qu’un slogan, cette formule est une ambition pour notre société portée par le Gouvernement, qui a fait de la santé mentale la grande cause nationale...
Comment l'usage intensif de l'IA peut-il modifier notre façon de penser, de ressentir, de nous percevoir ?
C'est le risque central, notamment en matière de construction de soi. Un usage intensif et non réfléchi de l'IA peut progressivement modifier notre rapport à nos propres émotions, à notre capacité de raisonnement autonome, et même à notre identité.
Confier sa vie émotionnelle à une IA, s'en remettre à elle pour décider, penser, ressentir, c'est prendre le risque de se construire dans le reflet d'une machine plutôt que dans la confrontation avec le réel et avec les autres.
Sur le plan des recommandations que notre commission prépare, plusieurs grands principes se dégagent : encadrer l'anthropomorphisation de l'IA, renforcer la protection des mineurs sur les plateformes, développer des mécanismes de détection précoce des usages à risque, prévoir des espaces d'accompagnement et de formation du grand public, réguler la publicité liée à ces outils, et renforcer la responsabilité des acteurs technologiques.
Avez-vous des conseils pratiques, notamment pour les jeunes ?
Face à cette avancée technologique, il est essentiel de développer son esprit critique. Utiliser l'IA de manière responsable, c'est en tirer les bénéfices tout en sachant en identifier les dangers. Et cela passe, fondamentalement, par maintenir un lien solide avec la réalité extérieure : avec les autres, avec le monde physique, avec sa propre capacité à penser par soi-même.
Fin du texte officiel repris
Source :Service d'information du Gouvernement, publié le — Licence Ouverte / Etalab 2.0.
Consulter la publication d'originehttps://www.info.gouv.fr/actualite/sante-mentale-l-ia-peut-devenir-un-sas-d-enfermement
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